Case 04: Les combats de Jérôme Lindon

Aujourd’hui j’ai décidé d’évoquer les combats de Jérôme Lindon. Une exposition vient de se terminer à la BNF sur « Les combats de Minuit. Dans la bibliothèque d’Annette et de Jérôme Lindon », l’occasion pour moi de vous montrer à quel point cet éditeur fut une figure majeure du XXè siècle.

Né en 1925 et mort en 2001, sa figure se comprend par son oeuvre dès la seconde guerre mondiale: il prend les armes au maquis contre l’occupant avant de rejoindre l’armée de la Libération. Déjà il combat, déjà il est engagé. Et c’est fin 1946 qu’il va rentrer dans la maison qu’il ne quittera plus, Les Editions de Minuit, fondée en 1941 dans la clandestinité par Vercors. En 1948, il en prend la tête, aidé par les capitaux de la famille d’Annette, car la maison est au bord de la faillite. Grâce au courage – « J’ai tellement pris l’habitude de tout risquer sur un livre » dit-il – et à la détermination de Jérôme, la maison va renaître, et dès lors représenté les combats du second XXe siècle.

Jérôme sera toujours couvert par son père Raymond, magistrat de la Libération, qui lui apportera un soutien juridique sans faille. Et pour cause, les combats de Jérôme font souvent face à la censure et grandes causes du siècle. D’abord l’après-guerre, avec tous ces récits de survivants de la Shoah: il publie ainsi – dans la collection « Documents » créée en 1949 pour rendre hommage au passé résistant des Editions – Charlotte Delbo pour Le convoi du 24 janvier ou Une connaissance utile ou bien encore Aucun de nous reviendra. Jérôme a aussi la revue 84 et Critique pour parler de ces sujets.

Ensuite, un autre combat sera celui de la lutte contre la torture et la guerre d’Algérie. La question qu’il publie en 1958 d’Henri Alleg fait scandale car met au grand jour en France la pratique de la torture en Algérie: « Tout cela je devais le dire pour les français qui voudront bien me lire ». Jérôme mène ce combat à ses risques et périls: 9 titres sont saisi, 3 le sont à deux reprises, sa maison est plastiquée par des membres de l’OAS. Mais il continue, et obtient des succès, comme avec Pour Djamila Bouhired en 1957 de Georges Arnad. C’est un plaidoyer pour une jeune militante du Front de la Libération Nationale algérien, torturée et condamnée. Face au scandale avec ce livre, la peine sera commuée puis annulée. De même dans l’affaire Audin, ou bien le manifeste des 121 qu’il publie.

Autre combat, la lutte contre la censure, dont il a déjà fait les frais. Ainsi, il publie en 1969  Interdit de séjour de Tony Duvert qui a été interdit par la censure en 1956: Jérôme le publie sous la fameuse couverture au liseré mauve qui contient les oeuvres sulfureuses chez Minuit. De même, il porte le combat contre la censure de Eden, Eden, Eden de Pierre Guyotat en 1970.

Mais l’un des plus importants combats est également celui de la libération de la femme. Il lance alors une collection, « Autrement dites », qui est dédiée à leurs écrits: il n’y aura que quatre numéros. Elle est dirigée par Luce Irigaray qui écrit elle-même Ce sexe qui n’en est pas un en 1977: elle publie ainsi sa réflexion philosophique sur la différence sexuelle et l’écriture féminine.

Enfin, Jérôme mène aussi le combat de l’exigence, du renouveau littéraire de la seconde moitié du XXè siècle. L’année 1951 est un tournant puisqu’il édite Samuel Beckett. C’est alors qu’il va se nouer avec de grands auteurs, ou de plus jeunes, qu’il va faire connaître. Il va dès lors promouvoir un nouveau genre, une nouvelle littérature, qui est le Nouveau Roman: il va publier Nathalie Sarraute, déçue de ses collaborations avec d’autres éditeurs, Butor ou Pinget; il va éditer Alain Robbe-Grillet qui va devenir son plus proche conseiller puisque pendant 30 ans il va relire avec lui tous les manuscrits de la maison; Claude Simon va même en faire sa maison d’édition pendant toute sa vie, lui qui sera prix Nobel de littérature à Stockholm; Claude Mauriac y écrit aussi, notamment L’allitérature contemporaine qui subjugue Jérôme Lindon.

Jérôme Lindon est une figure éminente de cette moitié de siècle: de tous les combats, il les mènera avec passion, avec courage, parfois avec témérité et inconsciente, souvent au péril de sa maison d’édition ou de sa vie, mais force est de constater que tous ces combats n’ont pas été vains: il a donné leur voix aux femmes, a libéré la parole des anciens déportés à défaut de pouvoir effacer le passé, a combattu la torture française à peine 15 ans après la fin de la Shoah, a renouvelé le paysage littéraire français et a combattu le discount du livre à partir de 1974 et de la FNAC aboutissant à la loi Lang de 1981. Il n’a jamais oublié les racines résistantes de la maison des Editions de Minuit, et a su en porter le message.

A demain pour la cinquième case, j’attends toujours des idées en commentaires!

Publicités

6 commentaires

  1. A reblogué ceci sur Parallèles Potentielset a ajouté:
    Jérome Lindon était l’homme des Editions de Minuit, ses combats furent multiples. Lisez ce passionnant hommage à ce grand monsieur tranquille. Que j’avais rencontré dans ses bureaux avec Vercors. Jérôme avait publié en 1942 son plus fameux livre :  » Le Silence de la mer « . Qu’on vous recommande…
    « J’appris ce jour-là qu’une main peut, pour qui sait l’observer, refléter les émotions aussi bien qu’un visage, – aussi bien et mieux qu’un visage car elle échappe davantage au contrôle de la volonté… »

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s